Prisons : « Je suis en colère ! »
« Je suis en colère ! », s'exclame cet homme paisible, ce moine qui fut aumônier de prison pendant vingt-sept ans. Il en a vu de toutes les couleurs. Mieux que beaucoup, il sait ce qu'est l'humanité, capable du meilleur comme du pire. Il a vu des situations tragiques ou cocasses. Il a surtout essayé d'atténuer peines et chagrin, il a semé un peu d'amour à la place de la haine et du ressentiment.
Mais ce n'est pas à cause de tout cela qu'il est en colère, une colère qui vient de loin. C'est parce que l'État français fait le contraire de ce qui est nécessaire pour réhabiliter, réinsérer ceux que la justice condamne à être privés de liberté.
Le père Niaussat n'est pas contre la prison. « Celles-ci sont nécessaires pour que le pays ne soit pas livré à l'anarchie et au désordre. Seulement, ajoute-t-il, s'il faut que le cour soit raisonnable, il faut aussi que la raison ait du coeur. »
Le père Niaussat est contre la manière dont la prison est organisée. Sa protestation ne vise pas la prison où s'effectuent les peines de plus d'un an. Depuis les révoltes de 1974, l'État, ayant pris peur, a fait en sorte que la loi et les règlements y soient respectés face à des gens qui n'ont plus grand-chose à perdre. L'ancien aumônier se dresse contre le système actuel des maisons d'arrêt : les bâtiments composant le parc pénitentiaire sont, pour la plupart, hors-loi, ne répondant ni aux conditions de sécurité imposées par le Code de l'urbanisme ni aux exigences du Code pénal en matière de conditions de détention. Les maisons d'arrêt sont en pleine infraction par rapport à la loi de 1875 qui les oblige à être cellulaires. « Cette loi n'a jamais été appliquée depuis 129 ans. » Elles sont, aussi, en infraction par rapport aux normes qui régissent leurs ateliers de travail. Le moindre contrôle de l'Inspection du travail aboutirait à leur fermeture immédiate. « L'État ne s'applique pas à lui-même les règlements qu'il édicte. » C'est un mauvais exemple qui est ainsi donné aux délinquants enfermés. Ceux-ci constatent, en effet tous les jours, ces infractions à la loi et aux principes.
L'hypocrisie du pays des droits de l'homme.
Prison-pourrissoir, dépotoir, carrefour de toutes les dégradations humaines, fourre-tout, on enferme là le tout-venant dans le plus grand mélange : les pointeurs (affaires de moeurs), les braqueurs (vols à main armée), les voyous (délinquants ordinaires). Tous mélangés dans des conditions de promiscuité indignes : quatre à cinq personnes dans 9 m2, 22 heures sur 24. S'il y en a une dans la cellule, la télévision est allumée constamment. La radio souvent y hurle à tue-tête. Des jeunes délinquants primaires cohabitent avec de véritables truands. Le caïdat et le racket fonctionnent à peu près partout.
La prison, c'est aussi la prison-asile. Beaucoup de prisonniers sont des malades qui relèvent de la psychiatrie. Ils compliquent la vie de tous, celle des surveillants comme celle des codétenus. La sécurité des prisonniers n'est pas toujours assurée : dans une prison de l'Ouest, un détenu à demi-fou a arraché d'un coup de dents le nez de son compagnon de cellule. On a assisté à des meurtres en prison et les suicides s'y multiplient.
Dans cet enfer, on plonge des personnes dont l'enquête révélera l'innocence, quelquefois des années plus tard. On est là dans le pire du pire, car rien ne réparera jamais la douleur, le mépris enduré, le désespoir ressenti, même pas d'être reçu par le garde des Sceaux, comme il le fit avec les innocentés du procès d'Outreau.
De loin en loin, les effluves nauséabonds de ce cloaque passent les murs, comme ce fut le cas avec le livre de Mme Véronique Vasseur. On s'émeut, on s'alarme. À l'époque, deux commissions d'enquête se mirent au travail, celle de l'Assemblée nationale, celle du Sénat. Résultat ? Néant. Les trente recommandations du Sénat dorment dans la poussière d'une étagère du palais du Luxembourg ou du ministère de la Justice...
Pourtant, selon le père Niaussat, il y a des solutions simples qui pourraient être mises en oeuvre rapidement. Pourquoi, s'interroge l'aumônier, pourquoi tant de brimades inutiles ? Pourquoi un système indigne de notre société ? Sans doute parce que les parlementaires sont pris par autre chose, les magistrats débordés. L'administration pénitentiaire, de son côté, n'ose pas afficher un numerus clausus et refuser d'accueillir des détenus supplémentaires lorsque l'établissement est déjà complet. Quant au gouvernement, il semble avoir toujours d'autres priorités. L'opinion publique est indifférente.
Voilà pourquoi le père Niaussat proteste. Il a honte de l'hypocrisie de son pays qui, pratiquant de fait un tel mépris de la personne, « ose se proclamer la patrie des droits de l'homme ». Le père Niaussat a honte, le père Niaussat est en colère. Nous le sommes aussi !
Prison, ma colère, le scandale des maisons d'arrêt, aux éditions Ouest-France.
Les prisons de la honte, de Michel Niaussat, aux éditions Desclée de Brouwer.
Médecin-chef à la prison de la Santé, de Véronique Vasseur, aux éditions Le Cherche Midi
François-Régis HUTIN