Groupe Mialet

PHILIPPE MENARD
 
   

Je citerai pour situer cet interrogatoire, quelques termes empruntés avant le jugement ?"? responsable d'avoir transporté, stocké, utilisé une substance illicite ?"

La dite substance a pour nom morphine, et ma profession est médecin praticien ? Autant reprocher à un curé de porter son missel ou à un gendarme son pistolet ? Courteline vit toujours avec nous, hélas le passage brutal de Courteline à Kafka se fait sans douceur et comme la majorité, nous retenons davantage ce dernier auteur.

J'avais été alerté par cette histoire de morphine à différentes reprises : par la CPAM et son directeur sans parole, le Conseil Départemental de l'Ordre des Médecins et son éternelle hésitation?

Bref, je devais considérer la morphine comme une substance particulière, hors norme en quelque sorte ? Et je l'ai et la considère toujours comme un produit thérapeutique parmi tant d'autres ? L'épée dans les reins malgré tout ou au-dessus de la tête ? Au choix mais inquiétude réelle et non feinte. La découverte de la mise sur écoute par ma fille de 12 ans alors n'améliora pas l'ambiance.

Comment allaient-ils se manifester ? ? très simple? Fin de consultation un jeudi vers 17 heures ; des hommes pénètrent dans mon bureau présentant un papier apparemment officiel. Aussitôt j'appelai l'avocat qui me dit "passe les moi" ? discussion ? reprise du téléphone "? prévois une journée demain" ? et fuite de l'avocat ? fuite définitive. L'un des deux avait parlé, (j'avais entendu apparemment sans qu'ils s'en aperçoivent de "preuve de trafic"?

Convocation le lendemain vendredi donc 9 heures à la Police Judiciaire? Une nuit de réflexion doublée d'inquiétude. Un semblant de réponse et à 9 heures, je sonnais à la porte de la Police Judiciaire (P.J.)? Nous étions fin juin et le mois s'annonçait splendide ?

Deux hommes m'ouvrirent la porte pour me faire entrer dans un bureau insolemment anonyme ?
- excusez-nous de ne pas avoir un bureau aussi élégant et spacieux que le vôtre, lâcha l'un des deux ?

Certains fonctionnaires développent leur sentiment d'infériorité comme certains adolescents leur acné?

Sans donner de réponse, je m'installai avec mes deux stylos et une rame de feuilles blanches A4.

- Mais que comptez-vous faire ? demandèrent-ils tous deux étonnés.
- Vous fournissez une déposition écrite de cet interrogatoire ??
- Non, évidemment !
- Alors, je la prendrai moi-même ?. est-ce contraire à la loi ?
- Non, mais nous allons perdre ?
- ? mais non, j'écris vite en abrégé ?. l'habitude des cours ?.

Je m'asseyais tandis qu'ils restaient debout. Ainsi, je pus les observer ? Ignorant tout d'eux.

- Nom, fonction réelle, etc. Je décidai sur leur aspect de les baptiser et ils devinrent "Léo Ferré" et "Sancho Pança".
Léo Ferré plutôt proche de la retraite semblait vouloir diriger les opérations ? Enfin il se décida et s'assit devant une machine à écrire datant d'environ 1960.

- Vous voyez avec quel matériel nous travaillons !

En guise de réponse, j'écrivis cette phrase pour "m'échauffer" ?. Le visage de Léo Ferré se ferma un peu plus ? Sancho Pança restait debout près de la chaise ; régulièrement il se curait les dents?

L'interrogatoire comme au cinéma ou la télévision débuta ? par des questions ? concernant mes parents?

Je l'interrompis ?. "moins vite s'il vous plait et davantage de précisions ?" Léo ferré ne tapait qu'avec deux doigts malgré une impatience réelle ?.

Je numérotai avec application les feuilles que j'allais noircir ? On passa directement de mes études de médecine à mon installation ?

- votre déposition va être très incomplète, déclarai-je, car avant de m'installer j'ai fait mon internat, demandé et obtenu une année supplémentaire ?. et pris des disponibilités pour travailler dans des hôpitaux du tiers monde ? Et je me mis à digresser volontairement alors que Léo Ferré suivant avec application?

Cette technique d'écriture, à laquelle j'avais pensé, avec beaucoup de réflexion, semblait me permettre de contrôler partiellement mes "mots" ? "? se méfier des qui sortis de leur contexte, se retournent contre toi." m'avait déclaré un ami auquel j'avais tout raconté de cette histoire ?

A 13 heures, j'avais rempli une dizaine de feuilles et nous n'étions toujours pas arrivés à mon installation ? Les estomacs de Léo Ferré et de Sancho Pança étaient programmés par la fonction publique ?" ? nous allons déjeuner, quant à vous nous vous conduisons dans les locaux de la police?"

Leur appétit me surprit. J'avais hérité d'une espèce de morceau de pain enduit d'une marmelade de pommes ? repoussant ? Je plaçai le "sandwich" à distance et me plongeai dans la lecture de mes notes ? Un coup d'œil, à la dérobade, m'apprit le degré indescriptible de saleté dans laquelle on m'avait plongé ? Une cellule d'attente ?

1 heure ? 1 heure ½ ? ils discutaient sûrement ? puis des pas mieux assurés ? Retour au bureau, où Léo Ferré annonça la couleur, ?"? nous allons procéder autrement, vous répondrez seulement aux questions et éviterez de raconter votre vie ! ?"

J'avalai, grâce à une tasse de mauvais café, malgré tout offert, un comprimé d'amphétamine - like, produit que les femmes utilisaient comme "coupe-faim" avant l'été ? nous, nous les utilisons parfois avant les examens, c'est-à-dire, lors des révisions intensives de fin d'année.

Nous repartions, cahin-caha ? je copiai avec application les questions et les réponses ? 15 heures ? 16 heures ? 17 heures ?
Léo Ferré s'épuisait et vers 17 heures 30 Sancho Pança se décida :
- vous nous prenez vraiment pour des petits cons de fonctionnaires ! ?
- non ; cela n'a jamais été dit, répondis-je, brandissant des feuilles noircies ?
- vous voulez que nous interrogions directement "vos" malades, crut nécessaire d'ajouter Léo Ferré ??
- si vous touchez à "mes malades", l'ordre des médecins vous attaquera et moi avec !
Sancho Pança reprit plus intelligemment ?
- non, il est hors de question de toucher aux malades mais les juges détestent les demi-vérités, et cela va vous coûter cher, très cher, même !

Là il avait touché juste ? un certain accent de vérité perçait dans sa voix ? devais-je continuer mon manège ? ? possible, il me restait 3 comprimés d'amphétamine ? like, mais serais-je vraiment gagnant ? ?

Silence des deux côtés ?

- vous avez entendu, répéta Sancho Pança ?
- posez vos questions, répondis-je ?.

Léo Ferré avait lâché prise à contre-cœur ?

- pourquoi refusez-vous d'admettre l'utilisation personnelle de morphine ?
- Je n'ai rien refusé de répondre mais votre collègue n'a pas posé directement cette question ?
- oui j'ai utilisé de la morphine lors de deux sciatiques à quelques années d'intervalle ? les douleurs étaient intolérables et je me suis arrêter de travailler 3 mois, ce qui est catastrophique en profession libérale?

Simultanément je continuais à copier mes déclarations ?

? le résultat de ces deux traitements de morphine fut l'apparition d'une dépendance. Alors, soit je me rendais directement chez le pharmacien que je réglai, soit j'utilisai la morphine restante de mes patients décédés après des cancers terminaux.

Une sonnerie de téléphone retentit, Nelly par le biais de mon ami d'enfance, appelait inquiète ?

"nous le gardons cette nuit Madame, demain matin nous vous rappellerons ?"

Aussitôt je fermai mes deux stylos et regroupai mes feuilles ?

- que faites-vous ?
- vous ne jouez pas "cartes sur table, vous m'aviez promis d'arrêter ce soir et finalement vous décidez le contraire, je ne répondrai plus qu'en présence d'un avocat, quel qu'il soit ?

Sancho Pança réfléchit et décida :
- c'est bon, on reprendra demain matin.

Je retrouvai les locaux de la police et la cellule infectée ? impossible de dormir ? heureusement en juin les nuits sont courtes? Il me fallait changer de tactique car je perdais nettement du terrain ? Essayer de les empêcher de voir samedi soir le match de coupe du monde où le Brésil jouait ce soit-là ?

2ème journée

Arrivée des compères plus fringants? la perspective d'un week-end les dopait. Je repris un comprimé d'amphétamine avec la nouvelle tasse de café.

- mais, demanda Sancho Pança ? vous ne mangez rien depuis quand ?
- jeudi soir ?
- ennuyeux ?
- oui, je désire donc voir rapidement un médecin, un avocat et téléphoner à ma femme.
- et le temps perdu ? ?
- ?
- pour l'avocat, vous risquez d'attendre longtemps car cette bande de carnes est toujours absente lors des week-ends d'été ? pour le médecin, ok, SOS médecin et votre femme inutile de l'appeler, nous l'interrogerons ce matin ou en début d'après-midi après la perquisition de votre maison et de votre voiture ?

Tout se passa suivant le scénario annoncé ? le médecin de SOS médecins arriva et m'écrivit une ordonnance :
- que voulez-vous ?

Je répondis toujours par écrit :
- faites durer au maximum le temps de la consultation

Les têtes de Léo Ferré et de Sancho Pança apparaissaient à plusieurs reprises dans l'entrebâillement de la porte. La consultation dépassa 20 minutes ?

Durant la perquisition à la maison, je préparai des cafés et pris une douche ? Léo Ferré farfouillait comme un damné les tiroirs ?

Courteline renaissait : il avait réussi la prise de sa carrière :
- une seringue
- une boite de comprimés de valium

Sans sourire, il emmenait sa prise pour la donner au juge.

Dans la voiture, ils découvrirent avec stupéfaction le lombostat en plastique.
- que faites-vous avec cet appareil ? demanda incrédule Sancho ?
- je le mets quand je souffre, ce matériel s'utilise lors du traitement médical des sciatiques, mais vous ne m'avez pas cru, à tort ?

Tard, très tard même, comparution devant le Juge d'Instruction de garde sans avocat !

- vous rendez-vous compte de la gravité de votre situation ?
- Absolument pas, Monsieur le Juge, la morphine est pour moi un médicament comme un autre.
- pour nous, c'est un stupéfiant ? très grave ? finalement je demande au Parquet de vous écrouer ? vous ne serez pas étonné de voir lundi dans la presse un article parlant de 1000 ampoules de morphines ?
- je serai scandalisé car vous comptez sur 3 années ; j'ai noté les décès de 13 malades ? si vous calculez correctement ces 1000 ampoules ne sont pas si excessives que vous le déclarez ? De plus vous m'écrouez sans la présence d'un avocat, ni ne tenez compte de la "présomption d'innocence"?

Je ne revis jamais ce petit Juge, ni Sancho Pança., parfois j'ai aperçu Léo Ferré ? Quand le Juge fit venir le Procureur je me défendis bec et ongles ? Mal à l'aise le Procureur laissa cependant la décision au Juge ? Plus tard, lors du jugement, il prendrait mon propre avocat à contre-pieds ; se mettant à plaider ma cause à sa place ?

J'écopai finalement d'un peu plus de 3000 francs d'amende à laquelle s'ajouta 5000 francs au nom d'un article que je ne connais toujours pas. A cette amende s'ajoutai 12 mois de prison avec sursis. Les 20 jours passés de détention passaient ? dans les pertes et profits.

Cet interrogatoire me fit découvrir un aspect de la Justice de mon pays que je pensais saine et un juge de garde s'attribuant des pouvoirs extravagants.

La Justice sera saine le jour où la présomption d'innocence sera respectée et le jour où si un Juge peut interdire l'exercice d'un médecin ou chirurgien, ce médecin, chirurgien, ou psychiatre pourra à son tour interdire un Juge momentanément d'exercer ? Subtiles connotations d'une Justice Réelle.

Docteur P. MENARD
Novembre 2002

Un interrogatoire apparemment "studieux"