Groupe Mialet

HERVE BOMPARD-EIDELMAN
 
   

LETTRE A MON AVOCAT

Maître,

Merci pour votre courrier du 6 février qui m’a quelque peu rassuré. Merci de rester à mes côtés pour me conseiller et pour me remonter le moral.

20 jours de Remises de Peine Supplémentaires m’ont été accordées par la Juge de l’Application des Peines pour la période 07/2004 au 07/2005, période où je n’étais pas arrivé au Centre de Détention relevant de sa juridiction et alors que j’ai tout fait au cours de cette période, preuves écrites à l’appui, pour obtenir les 90 jours légaux : suivi psychologique, paiement des parties civiles, études, activités socioculturelles, rencontre avec un Aumônier, rencontre avec un Visiteur de prison et un dossier vierge de tout incident en détention.

J’ai même accepté de rester en cellule avec mon codétenu en Maison d’arrêt le temps de son protocole de radiothérapie parce qu’il avait confiance en moi. Je devais partir au CNO de Fresnes et il a obtenu officiellement l’octroi de ce délai.

J’ai perdu ma mère en juillet 2003 alors que j’étais en détention provisoire, en instruction, donc présumé innocent. La Juge d’Instruction m’a interdit de pouvoir aller accompagner ma mère dans ses derniers instants dans une clinique du Val d’Oise. Je n’ai pas revu ma mère, elle est morte, je ne l’ai pas embrassée, moi, son fils aîné, simplement parce qu’une Juge l’a interdit. Je suis moi-même atteint d’une affection oncologique pour laquelle j’ai déjà subi deux interventions chirurgicales au cour de la période et je suis toujours sous surveillance médicale. Et mon état ne s’améliore pas.

Enfin, j’ai perdu mon frère cadet à l’âge de 44 ans, emporté lui aussi par un cancer le 22 décembre 2005. On m’a interdit de téléphoner à l’hôpital où il était suivi. Je n’ai pas revu mon frère Stéphane, je ne l’ai pas embrassé. Il est mort, je n’étais pas à ses côtés, moi son frère aîné, simplement parce qu’on m’a interdit de lui téléphoner, donc de connaître son état de santé. Il est mort très peu de temps après mes demandes, comme si je sentais que quelque chose de terrible allait se produire, pourtant trois fois réitérées par écrit, trois fois rejetées.

Mais de tout cela, les Juges semblent se moquer éperdument. Ils sont là pour distribuer de la punition, pas pour réinsérer ni favoriser la réparation ni la deuxième chance. Encore moins pour considérer les détenu(e)s comme des êtres humains. Tous coupables, tous des monstres et pourquoi pas, tous irrécupérables. Le Garde des Sceaux n’a-t-il pas déclaré le 17 septembre 1981, devant l’assemblée nationale : « La réalité, c’est le meurtre, les victimes, le criminel qui, loin d’être touché par la grâce et de s’amender, récidive (?). La société a donc le droit de donner la mort pour se défendre. » C’est abject, scandaleux, humiliant pour les personnes, dégradant pour la France et dangereux pour la société. C’est avec des pensées et des actes comme ceux-ci qu’on fabrique des délinquants. Avec de la haine instituée comme règle, à la tête de l’Etat.

Les parlementaires sont tout aussi responsables, eux qui ont voté ces lois aux horribles conséquences. Ou alors, il faut faire comme le dit le Garde des Sceaux : tuer tout le monde. Cela règlera pour un temps le problème de la surpopulation, ça épurera la société et il suffira de recommencer dès que les prisons seront à nouveau pleines et ainsi de suite. Et tant pis pour celles et ceux qui s’amendent, celles et ceux qui ne sont pas coupables, juste victimes d’une « erreur judiciaire », les malades mentaux et toutes celles et ceux qui ont, un jour, commis l’irréparable mais dont on sait qu’elles ou qu’ils ne réitéreront pas. Au four.

Et je n’en veux absolument pas aux personnels de l’Administration pénitentiaire pour mon frère. Ils ne font qu’appliquer des lois, des décrets, des ordonnances et des circulaires dégueulasses. Même si, eux aussi, sont écoeurés, même s’ils trouvent cela honteux et indigne. Mais c’est la loi Sarkozy qui s’applique.

J’ai la ferme intention d’aller jusqu’au bout de ces procédures, quel qu’en soit le prix, psychologique, matériel et financier, tant ces gens m’écoeurent et me font honte.

Pour vous résumer ma pensée, je refuse de subir ces humiliations, ces tortures psychologiques, encore moins la bassesse et les attitudes et les comportements écoeurants de magistrats, de ministres et de parlementaires englués dans leur coteries maquignonnes et dans leur sentiment de toute-puissance. Leur mépris à l’égard des petites gens me dégoûte. On dirait une bourgeoisie finissante qui s’accroche férocement à ses derniers privilèges en se montrant impitoyable avec celles et ceux qu’ils considèrent comme des vassaux, des esclaves, des gens de peu.

La violence froide que confèrent l’arrogance et la suffisance n’a que trop fait de dégâts : je ne serais pas le suivant à les subir en regardant la pointe de mes chaussures, au nom de l’honneur et de la dignité de tous les miens, les plus faibles, les moins instruits, les plus fragiles.

Je lui préfère la puissance de l’humilité, celle qui consiste à toujours s’interroger, à lutter sans relâche contre les habitudes dogmatiques et la paresse intellectuelle à laquelle ces gens se croient autorisés, simplement parce qu’ils ont atteint le but de leur existence : faire carrière dans « le pouvoir », petits nobliaux parisiens et de province décadents et, pour la plupart, atteindre ainsi leur niveau d’incompétence, protégés qu’ils sont par leur statut et la crainte qu’ils inspirent à dessein pour masquer leur vide intérieur, leurs frustrations et leur jalousie mille fois remâchées dans les dîners en ville. Et leur méchanceté froide. Leur perversité car, pour arriver au pouvoir en France, il faut être foncièrement mauvais, méchant, pervers et manipulateur. Je n’arriverai jamais au pouvoir.

Ils ne rendent plus la justice : ils se vengent de celles et ceux qui leur renvoient leur véritable image, celle d’édiles frustrées, déçues, amères, hantées par des démons intérieurs qui leur interdisent toute compassion, toute part humaine dans l’exercice de leur « métier » ou alors feinte, théâtralisée, tant ils craignent que soit dévoilé au grand jour ce qu’ils sont en réalité.

La veulerie dans laquelle ils se complaisent me donne la nausée, surtout lorsqu’elle se cache derrière une étiquette, une autorité extorquée, un beau costume et un esprit de caste. Tout cela est minable et indigne. Mais en France, il faut reconnaître que l’exemple vient de haut.

Je ne cherche à me venger de rien, je veux simplement respecter la dernière parole de ma mère que j’ai recueillie comme une dernière volonté : « il faut que tu apprennes à faire face à l’adversité en toutes circonstances, mon fils ». Et je n’ai pas l’intention de me dérober à cette dernière volonté de ma chère mère.

Vous comprenez pourquoi vous pouvez compter sur ma pugnacité.

Vous en souhaitant bonne réception, vous remerciant par avance et dans l’attente, je vous prie d’agréer, Maître, l’assurance de ma considération distinguée.


Hervé BOMPARD-EIDELMAN
N° 5487 ? A225
Chaussée de l’Andelle
27107 VAL DE REUIL cédex

Le 2 avril 2006