Groupe Mialet

YSA DEDEAU
 
   

« C’est difficile le pardon. J’y ai passé ma vie? »

Ce que Dumas fait dire à Edmond Dantès. Je cite de mémoire. Besoin de m’épauler toujours? c’est la seule façon de m’attaquer à ces quelques lignes qui doivent décrire cinq ans de lutte pour avoir ces deux lignes dérisoires avec mon nom : « IL N’Y A PAS LIEU DE POURSUIVRE. »
Oui c’est difficile le pardon, pour moi, tel qu’on me l’a appris, d’abord ça se demande.
Je vous écoute Madame le Juge, mais je n’entends rien.
Alors c’est au peuple français que je vais maladroitement, toute honte bue, m’adresser.
En juin 93, j’ai rencontré un homme avec qui j’ai eu une liaison jusqu’en septembre 94. Cet homme a commis un délit : trafic de cocaïne.
Je n’ai jamais été au courant de ses activités. Ce n’était pas mon mari, ni mon compagnon. Des femmes et des hommes s’aperçoivent couramment, vingt ou trente ans, après que leur conjoint avait une double vie, sans que l’on remette en cause leur naïveté, leur bonne foi.
J’ai été arrêtée, après une perquisition à six heures du matin, en septembre 94, au lendemain de son arrestation avec flagrant délit. Lequel délit se passait en Bretagne, je ne l’avais pas vu depuis trois mois, et j’étais dans le Var, où je réside.
Tout ce que je savais de cet homme c’est qu’il avait un passé judiciaire qui s’était terminé par un non-lieu. Ses parents, sa sœur surtout qui est commissaire de police, tout l’environnement minimisait son « erreur de jeunesse ».
Il se trouve que cet homme, au moment où je l’ai rencontré était évadé du Luxembourg et « recherché ». en fait la police savait très bien où il se trouvait mais dans l’intérêt de l’enquête, le laissait tout en le suivant aller et venir, rencontrer etc?
Où est la protection des biens et des personnes ? Si la loi avait été appliquée, jamais je n’aurais dû le rencontrer.
Cela posé, on m’arrête donc. La pression se resserre sur moi : 72 heures de garde à vue dans les excréments et l’urine, des nuits sans couverture, on menace de me frapper? présentation au juge, simulacre de débat contradictoire où elle me fait taire? le mandat d’écrou était prêt depuis longtemps.
Au cours de la garde à vue, un policier me dit, hors procès verbal bien entendu : « on sait bien que tu ne savais rien, mais lui il va parler? »
Au bout de 70 jours, c’est le même juge qui prononce ma libération provisoire. Elle durera cinq ans. Cinq ans d’avocats - j’en ai usé plusieurs ! ? Cinq ans à attendre la fin de l’instruction. Le juge continue dans sa logique de destruction et me renvoie devant les assises. Enfin le dossier arrive devant la chambre d’accusation qui me délivre un non-lieu général.
J’étais ce jour là, dans la salle des pas définitivement perdus : je n’avais pas le droit d’assister aux débats. J’ai attendu cinq heures. Non pas que les juges aient mis cinq heures à prendre une décision : seulement parce que, comme pour un vulgaire divorce, toutes les affaires sont appelées à la même heure. C’était de ma vie dont il s’agissait, d’une comparution aux assises et je n’avais pas le droit d’écouter.
Mon avocat est sorti avec un « rentrez chez vous, vous l’avez votre non-lieu, ça s’est passé magnifiquement. »
Le « magnifiquement » me reste ne travers, pour le moins? Cinq ans de ma vie, de la vie de mon fils qui, sans mes parents partait à la DDASS, oui, c’est magnifique.
Je n’ai pas eu une parole de regret pour cinq ans d’absurdité. On voudrait des trompettes ce jour là, la une des journaux? L’humiliation de la montée des marches du palais, menottée, sentant l’urine et le tabac froid, sous les flashes a trouvé là, dans ce déni, cette absence de toute reconnaissance, un second souffle.
Madame le juge, un mois après, a été suspendue et mutée d’office sans qu’il n’y ait de corrélation avec mon affaire.
Je lui laisse pour ma part la présomption d’innocence, mais qu’en terme feutrés ces choses là sont dites : « Obligation de réserve oblige, aucun commentaire n’a évidemment été apporté à cette affaire. »
La grande muette, dans l’institution judiciaire a trouvé son alter ego ! Sa suspension me laisse un goût amer : moi pendant cinq ans le citoyen lambda savait exactement ce qui m’était reproché.
Et le peuple français ? Il n’a pas le droit de savoir ce que l’on peut reprocher à un fonctionnaire qu’il paye ?
Un an après mon non-lieu général, j’ai été appelée à témoigner ? comme si ça ne suffisait pas ? aux Assises.
Remettez-moi une louche !
Là, je dois dire que ce qui m’apparaissait comme une épreuve en trop s’est transformé, grâce à un homme, en étape positive : le président du tribunal a insisté sur mon innocence, sur le fait que cet homme m’avait trompée, il m’a saluée entre deux audiences !
C’est peu, mais c’est sans doute tout ce qu’il pouvait faire pour me rendre un semblant d’idée de la justice. Il n’y avait qu’une cinquantaine de personnes. Il s’appelait Daniel Trille, je ne l’oublierai pas. Il a fait son travail, à charge et à décharge, ce pourquoi nous le payons tous. Ca me parait digne d’être remarqué.
Alors il y a la commission d’indemnisation : « nous » n’y sommes pas allés, mon cher Maître jugeant que je n’avais fait que 70 jours et que mes revenus au moment des faits n’étaient pas assez importants. Et aussi qu’elle n’indemnise pratiquement que les inculpés sur lesquels il y a eu erreur sur la personne.
Pour moi c’est fini, mais pour tous ceux qui risquent de vivre la même chose, c’est à dire n’importe qui, je pense qu’il faudrait qu’ils soient indemnisés le jour même de leur non-lieu ou relaxe, sans aucune autre formalité.
Et aussi que les juges qui se trompent soient obligés de le reconnaître en public, parce que c’est nécessaire, qu’il faut pour se reconstruire que les choses soient dites. Le pardon passe par le regret.

Isabelle SITTLER

C'est dificile le pardon. J'y ai passé ma vie.