Groupe Mialet

ALAIN COSTE
 
   

Fin septembre 1995, la presse régionale (Midi libre) relate pendant trois jours le combat entre une étude d’huissiers de justice de Montpellier (34) et le préfet de région.
1- L’étude d’huissiers se plaint que le préfet n’a pas fait intervenir les forces de l’ordre, afin de faire évacuer l’étude occupée par les responsables du CDCA (Confédération de défense des Commerçants et Artisans).
2- Le Préfet de région répond qu’il n’a jamais été contacté par l’étude d’huissiers pour faire intervenir les forces de police et encore moins pour réclamer l’évacuation des locaux.

Pour la petite histoire, les occupants étaient en fait trois personnes, moi-même et deux officiers de police judiciaire, présents sur les lieux pour surveiller l’entretien. Une dizaine de militants m’attendaient dans la rue face à l’étude où j’étais allé rencontrer les huissiers qui avaient eu la bonne idée de bloquer les comptes bancaires d’un adhérent médecin. Après plus d’une heure d’entretien en présence des officiers de police judiciaire, je suis ressorti avec une main levée établie en bonne et due forme par les huissiers de justice, permettant ainsi le déblocage des comptes bancaires de l’adhérent médecin.

Le 4 octobre 95, je suis invité (par téléphone) par le commissaire divisionnaire de Montpellier à me rendre dans les locaux de la P.J. afin de faire ma déposition sur les faits relatés ci-dessus. Sans attendre, je me suis rendu à l’invitation qui ne devait prendre que quelques minutes.
Je fais ma déposition en quelques lignes, du fait que le policier enquêteur était présent avec moi chez les huissiers et, avant de me retirer, le policier m’informe qu’il doit transmettre au Parquet et à la Préfecture le texte de ma déposition.
Une dizaine de minutes plus tard, le policier revient et m’informe que je dois être placé en garde à vue à la demande du Parquet. La raison qui m’est alors invoquée, c’est que le parquet désire entendre plusieurs personnes dans cette affaire.
Je suis alors conduit dans le sous-sol du commissariat, déshabillé entièrement, pour une fouille à corps, puis après m’avoir retiré mes lacets et ma ceinture, je suis jeté dans une cellule de garde à vue. Environ une heure après, je suis rejoint par mon collègue responsable local du syndicat, qui m’indique avoir été amené ici par les policiers, coupable d’avoir été présent dans la rue, face à l’étude d’huissiers, le jour de mon « occupation ».
Après une nuit en cellule, avec le confort que vous imaginerez (banc en béton, saleté et odeurs repoussantes, un sandwich fromage sans boisson, toilettes communes immondes, etc?), je suis reconduit avec mon collègue devant le policier de la veille. Vers dix heures du matin, nous apprenons que nous serons déférés devant le Parquet dans l’après-midi. Je demande à voir mon avocat, celui-ci arrive vers douze heures, ne comprend rien au pourquoi de notre présentation devant le Parquet. Il se rend au tribunal et revient nous voir vers quatorze heures. A cet instant, j’apprends que je vais passer ainsi que mon collègue en comparution immédiate devant le Tribunal Correctionnel de Montpellier, afin d’être poursuivi pour le délit « d’extorsion de signatures sous la menace et la contrainte, sur la personne d’un officier ministériel ».
Conduits sous bonne escorte (un véhicule chacun, quatre motards sirènes hurlantes par véhicule, ainsi qu’une compagnie complète de CRS), menottés dans le dos, nous passons chacun notre tour dans le cabinet du substitut du procureur et sommes mis en examen. Le substitut ne manque pas de nous informer que nous sommes passibles en vertu des articles X, Y et Z d’une peine d’emprisonnement de 7 ans. Bravo !
18 heures, audience du Tribunal Correctionnel, le ministère public requiert 12 mois de prison dont 6 mois fermes à mon encontre et 8 mois dont 4 mois fermes à l’encontre de mon collègue. Malgré la plaidoirie de notre avocat, les officiers de police judiciaire présents dans la salle d’audience n’ont pas eu le droit à la parole pour dire la vérité sur les soi-disant délits qui nous ont été reprochés, la présidente a confirmé les réquisitions du ministère public, et quelques minutes après, nous sommes amenés toujours sous la même escorte à la Maison d’Arrêt de Villeneuve les Maguelone (Montpellier).
20 heures 30, l’immense porte de la prison s’ouvre pour laisser passer les véhicules de police, les mains toujours menottées dans le dos, on est extirpé des véhicules et conduits au Greffe de la prison. Les policiers repartent, l’immense portail se referme et là, je comprends à cet instant que la vie extérieure s’arrête. Dépôt des papiers et argent personnel, passage à la fouille complète, comme si depuis la précédente fouille dans les locaux de garde à vue et l’arrivée dans cet hôtel de la République, nous avions pu dissimuler quelques effets ou objets interdits.
Munis du fameux paquetage du détenu, nous traversons de longs couloirs entrecoupés de portes électromagnétiques. Bâtiment B, rez-de-chaussée, les cellules des arrivants.
Les deux gardiens ouvrent la porte et nous invitent à rentrer. Sitôt à l’intérieur, la porte est refermée et verrouillée sans aucune forme d’explication. La vie carcérale commence, il est 21 heures. La cellule est dans un état de saleté impensable, les deux paillasses superposées sont maculées de sang, ainsi que le sol et les toilettes. Très fatigués mais soucieux d’un minimum d’hygiène, nous entreprenons le nettoyage des 7 m² de l’appartement.
Deux jours ont passé, nous sommes dimanche après le repas, la porte s’ouvre, le directeur de la maison d’arrêt vient nous rendre une petite visite. Inquiet de savoir si nous étions bien installés, on s’empresse de lui demander de sortir de cette cellule « arrivants » qui, il faut le dire dispose d’une vue très dégagée sur le fossé de la cour. Des centaines de rats grouillent au milieu des détritus jetés par les détenus des étages supérieurs. Il nous est donc impossible d’ouvrir la petite fenêtre de la cellule sans prendre le risque de faire pénétrer ces petits visiteurs indésirables. Le directeur nous promet un changement de cellule et un travail pour nous occuper dès le lundi.
Lundi 8 heures, transfert de cellule et je suis affecté à la blanchisserie gérée par la société EUREST (la maison d’arrêt de Villeneuve les Maguelone fait partie du plan 13 000, c’est à dire que la gestion est donnée au privé). Mes trois mois et quelques jours passés derrière les barreaux et surtout ce travail qui me permettait d’aller et venir dans les cellules pour prendre le linge sale et déposer le propre m’ont beaucoup appris.
J’ai vu la misère, entendu les cris et les pleurs de certains détenus la nuit venue, j’ai vu les repas dégueulasses servis aux détenus, et malheur à celui qui n’a pas les moyens de cantiner afin d’améliorer l’ordinaire. En deux mots j’ai eu la chance de connaître ce que je ne savais pas, comme des millions de gens dans notre pays, qui pensent, comme je le pensais aussi, que les détenus étaient trop bien soignés aux frais du contribuable. La télévision, oui bien sûr, mais celle-ci est réservée aux détenus qui ont de l’argent, la presse, bien sûr, mais il faut de l’argent, la nourriture, certes c’est vrai, personne ne vous oblige à la manger, mais sans argent que manger d’autre?
J’ai connu des détenus qui ont purgé des peines de 3, 5, 7 ans ou plus. Je les ai vu sortir, et certains, je les ai vu revenir quelques jours après. Pourquoi ? Parce que privés de travail, d’argent et quelquefois de famille, ils n’ont pas d’autre issue que la prison, tout simplement parce que le système ne prévoit rein pendant l’incarcération pour les aider à retrouver une vie normale.
Pendant ma détention, j’ai souvent posé les questions suivantes aux gardiens :
Pourquoi ne pas profiter de la détention pour apprendre à ces jeunes les règles élémentaires de la vie normale ? Les obliger à se lever le matin, à faire leur lit et le ménage, à se laver (même s’ils n’ont droit qu’à une douche par semaine, on peut si on veut se tenir propre), tout simplement leur apprendre autre chose qu’à regarder la télévision 18 heures sur 24.
Pourquoi enfermer des jeunes de 15 ou 16 ans dans des maisons d’arrêt où cohabitent des criminels et des délinquants de toute sorte ? Pourquoi diffuser des films pornos sur le canal interne, visibles par les détenus mineurs ? Alors que la loi les interdit au moins de 18 ans.
Autant de questions qui ont toujours eu comme réponse : nous ne sommes pas des assistantes sociales, nous ne sommes pas assez nombreux, etc?
Aujourd’hui 4 ans et demi ont passé, mais je pense toujours à l’autre côté du mur. Ces murs où j’ai bien failli, moi aussi, retourner en 1998 pour encore une bien banale affaire syndicale, mais cette fois, avec un peu plus de chance, ma condamnation s’est limitée à 2 ans de prison avec sursis et mise à l’épreuve jusqu’au mois de novembre 2001, et paiement d’une amende de 65 000 francs. Chance ? Oui peut-être mais quand on sait que pour cette nouvelle édition judiciaire, il n’y a ni victime ni plaignant? ? Alors me direz-vous, ce n’est pas possible de condamner quelqu’un sans preuve, mais si, mesdames, messieurs, cela arrive, et pourquoi pas, cela peut vous arriver aussi.
Alors depuis plus d’un an, je suis tenu à mener mon activité syndicale de manière fort réduite, tel un personnage assigné à résidence, je suis dans l’obligation d’avoir un emploi, une résidence fixe, et surtout de n’effectuer des déplacements hors de France qu’avec l’autorisation de mon JAP (Juge d’application des Peines), mais la pire des sanctions, c’est que je suis interdit de gérer des dossiers d’ordre public, syndicaux ou personnels jusqu’à la fin de mon sursis de mise à l’épreuve.
Voilà pourquoi j’ai décidé de mener le combat avec le groupe Mialet, pour qu’une meilleure justice soit faite, pour que les conditions des interrogatoires et des gardes à vue soient améliorées, et que les conditions de détention soient tout simplement plus humaines ?

Une affaire d'huissiers